Saint Laurent, les Femmes et la Mode – la Saharienne

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Veruschka par Franco Rubartelli

Créée à l’origine pour le magazine Vogue Paris et immortalisée lors d’une séance photo réalisée en République de Centrafrique par Franco Rubartelli, la saharienne fut portée par Veruschka (comtesse Vera Gottlieb von Lehndorff) les cordelets délacés jusqu’au nombril, ceinturée à la taille par une série de gros anneaux métalliques dans lesquels était coincé un poignard, au-dessus d’un pantalon noir. La légende, rédigée par Veruschka elle-même, disait : « Je voulais que les chasseurs puissent dire de moi : elle a suivi les pistes avec nous, elle a dormi sous la moustiquaire au campement du «Bout du Monde» ». C’était en 1968.

Elle résume par ses mots l’idée qu’a Yves Saint Laurent en détournant une fois de plus, après la création du smoking féminin en janvier 1966, un élément du vestiaire masculin. Créer une femme sensuelle mais néanmoins forte, libre de ses mouvements, capable d’explorer le monde tout en restant élégante. Une femme capable de rivaliser avec les hommes. Le principe de la saharienne est un vêtement en toile ceinturé, à manches courtes, inspiré de l’uniforme militaire, généralement porté dans le désert puisqu’il protège de la chaleur et que sa couleur beige évite l’effet de la poussière et du sable.

D’origine oranaise, le couturier nourrit avec l’Afrique -en particulier l’Afrique du Nord- une passion parfois inconsciente, liée avant tout à une enfance qu’il dit souvent n’avoir pas assez connue. L’exotisme est très présent dans l’univers d’Yves Saint Laurent sous deux formes : d’une part sous la forme d’un exotisme explicite, dans lequel le couturier s’inspire d’un ailleurs qui lui est propre. D’autre part sous la forme d’un exotisme plus subtil, qui s’inspire d’images parfois étranges, et qui puise ses racines dans l’environnement quotidien de l’artiste. Ces images sont alors détournées, réinterprétées et provoquent. Le choc d’abord, l’adoption en masse après. La saharienne est de celles-là. Yves Saint Laurent a pu s’inspirer de la sublime vision d’Ava Gardner qui joue en 1953 dans Mogambo vêtue d’une saharienne.

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Ava Gardner et Grace Kelly dans « Mogambo »

D’abord apparue de façon implicite dans la collection printemps/été 1966 sous la forme d’un blouson d’ocelot à poches plaquées sur une chemise à épaulette, la «tenue de Safari», telle qu’elle se nomme alors, se transforme l’année suivante en la légendaire «Saharienne». Inspirée de la tenue des soldats britanniques de l’Armée Indienne et de celle de l’Afrikakorps (détachement allemand opérant en Afrique du Nord de 1941 à 1943), la Saharienne Yves Saint Laurent s’en éloigne par les cordonnets de laçage qui remplacent les sévères boutons et par la ceinture rendue plus féminine puisque remplacée par une série de larges anneaux métalliques. Les quatre poches sont conservées et elle peut être portée sur un pantalon, un bermuda, ou encore en robe avec des cuissardes comme le fera Betty Catroux.

La Saharienne est ensuite vendue dans la boutique de prêt-à-porter que Saint Laurent et Pierre Bergé ont ouvert rue Spontini. Tout le monde s’arrache cette pièce qui peut être portée à la fois par les hommes et les femmes. Yves Saint Laurent la porte lui-même, entouré de Betty Catroux et Loulou de la Falaise pour l’inauguration d’une nouvelle boutique Rive Gauche à Londres. C’est l’un des vêtements essentiels d’Yves Saint Laurent, l’une de ces pièces détournées au profit d’une nouvelle séduction, ô combien attirante.

Clémentine Marcelli

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