La Lutte

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La Tentation de saint Antoine par Martin Schongauer
vers 1470-1475
gravure au burin sur cuivre
musée Unterlinden, Colmar

La Tentation de saint Antoine est très souvent associée à la toile majestueusement incohérente et onirique du maître Dali. Or il s’agit avant tout d’un thème biblique que de nombreux artistes se sont attachés à représenter, et cela bien avant le XXe siècle : on conserve ainsi deux panneaux peints par le flamand Jérôme Bosch présentant cette iconographie, dont le plus célèbre est un triptyque daté des environs de 1501.

Rappelons rapidement en quoi consiste l’épisode auquel se rapporte cette « tentation », pour ceux qui comme moi auraient séché quelques cours de catéchisme. Antoine le Grand, Égyptien considéré comme l’un des pères du monachisme, aurait vécu entre le milieu du IIIe et du IVe siècle de notre ère. Après s’être retiré dans le désert, il aurait à la manière du Christ subi les attaques du Diable, et ce durant plus de vingt années.

Schongauer, peintre et graveur de renom, a lui aussi souhaité traduire sa perception de l’évènement. Loin des figures religieuses traditionnelles, hiératiques et parfois ennuyeuses, ce saint Antoine frappe par sa vivacité aidée par une technique mettant en avant des traits vifs et secs ; pour peu que l’on ne connaisse pas le titre de cette planche, son lien avec la religion catholique n’a rien d’évident.

Libre de tout contexte spatio-temporel, cette Tentation met en avant la lutte entre un homme et ceux qui ne sont, finalement, que ses propres démons intérieurs. La force de Schongauer réside en ce qu’il n’a pas cherché à retranscrire un épisode des Ecritures de manière fidèle, mais plutôt à exprimer toute la misère de la condition humaine et le combat incessant que l’homme, peu importe ses croyances, doit mener afin de rester dans le droit chemin.

Bien sûr l’harmonie de sa composition rayonnante, accentuée par des griffes, ailes et oreilles délicatement effilées, apporte énormément au message transmis. Saint Antoine est littéralement entouré de créatures monstrueuses, dont les pratiques ne sont pourtant pas toujours macabres ou terrifiantes (l’un tirant l’oreille de l’ermite, l’autre son vêtement). L’artiste fait également preuve d’une grande inventivité dans la représentation de ces démons, dont les visages sont non sans rappeler les masques maniéristes que Cornelis Floris composera une cinquantaine d’années plus tard.

Ainsi, le chef-d’œuvre présenté ici mêle la force esthétique à la puissance d’un message à la portée universelle ; nous ne sommes donc pas surpris en apprenant par Giorgio Vasari que le jeune Michel-Ange aimait à reproduire cette Tentation de Schongauer.

Louise

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