« La Mécanique des dessous », artifice et vieilles dentelles

Panier à cou­des arti­culé, vers 1770, et corps à balei­nes, vers 1740-1760, Paris, Les Arts Décoratifs, col­lec­tion Mode et Textile et dépôt du musée de Cluny © Patricia CaninoPour cet été, Denis Bruna1 a décidé de dévoiler les artifices dont se sont servi (et se servent encore !) hommes et femmes depuis le XIVe siècle jusqu’à nos jours, en matière de mode et de silhouette. La mécanique des dessous et par là il faut comprendre non pas le terme de lingerie mais bien de dessous dissimulé sous le vêtement, ayant pour but de modifier l’apparence ou l’allure d’une silhouette soit en agissant directement sur le corps, soit par adjonction d’éléments n’exerçant pas de contrainte directe sur celui-ci – est l’exposition temporaire de cette rentrée aux Arts Décoratifs.

En effet, depuis le XIVe siècle, époque où le vêtement devient sexué et ajusté, et au moins jusqu’au début du XXe siècle, la mode, sous l’influence des diktats de la société, nie les formes du corps naturel, et cherche par les artifices les plus astucieux à « rendre les femmes belles, et les hommes terribles ». Au XXe siècle, les évolutions de la société permettent à la femme plus de liberté dans ses mouvements, notamment au cours des années 20 et 30, puis surtout à partir des années 60. Pour les hommes, dont la ligne changea relativement peu au cours du siècle dernier, les slips rembourrés et ceintures d’estomac permettent dans une moindre mesure, soit de reprendre les effets de la braguette du XVe siècle, soit d’obtenir l’effet inverse du pourpoint du XIVe siècle.

L’exposition traite, autant que la mode le permet, à égalité hommes et femmes en matière de subterfuges : si les femmes pour être belles doivent avoir la taille fine et la gorge haute (critère commun à pratiquement toutes les époques traitées dans l’exposition), les hommes ne sont pas en reste pour pouvoir mettre en valeur leur force et leur virilité. Ainsi, la présentation alterne, suivant un parcours chronologique, entre vitrines dédiées aux mécaniques (la plupart sont articulées) féminines et aux mécaniques masculines.

On se rend compte que chaque silhouette, à chaque époque, est en fait le résultat d’un remodelage bien pensé correspondant à l’idéal de beauté contemporain, que cherche à atteindre l’aristocratie ou de la noblesse pour se distinguer du peuple aux « silhouettes molles et flasques »2. Les hautes sphères qui gravitent autour des princes et des rois à la Cour mettent en place un certain nombre de codes, de maintien et de posture, la silhouette devenant marqueur de rang social

Le propos, très didactique, est brillamment illustré par la scénographie de Constance Guisset qui s’inspire du théâtre (pour lequel elle a déjà travaillé), pour mettre en scène les dessous, présentés sur des mannequins de velours noir sous des douches de lumière blanche. La présentation, tout en respectant les besoins de conservation inhérents aux très fragiles pièces que sont les vêtements et textiles anciens, permet une bonne lisibilité des objets. Cette scénographie est d’autant plus claire qu’elle est enrichie par les dessous reconstitués et mécanisés qui s’animent sous nos yeuxainsi que par l’iconographie projetée sur les écrans, tout au long de l’exposition.

Ainsi on peut saluer et admirer le travail scientifique qu’elle a dû nécessiter, travail que l’on mesure dans le très beau catalogue édité, qui en fait un ouvrage de référence. En plus du propos historique et sociologique de l’exposition, on apprécie également la beauté des pièces présentées (vêtement ou habit de cour) et des dessous qui sont autant admirables pour eux-même que pour l’ingéniosité dont ils font preuve en matière d’artifice.On pourra néanmoins regretter que les cartels soient trop bas et parfois difficilement lisibles à cause du manque de lumière, et des surfaces vitrées sur lesquelles on les a placés.

En plus d’être didactique, le propos se veut ludique, et c’est le but de la « salle d’essayage » (installée au milieu de l’exposition) que de nous faire goûter au plaisir, avouons le mesdemoiselles, de porter ne serait-ce qu’un instant un corset ou un corps à baleine. En revanche messieurs, oserez vous revêtir la braguette médiévale ?

1 : conservateur chargé des costumes avant 1800 aux Arts Décoratifs et commissaire de l’exposition
2 : Denis Bruna, dans le documentaire consacré à la présentation de son exposition sur http://vimeo.com/70269661

Clémentine Marcelli

« La mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette » aux Arts Décoratifs
jusqu’au 24 novembre 2013
107 rue de Rivoli, Paris Ier

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