Only Lovers Left Alive – Jim Jarmusch

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Mal placée au dernier rang d’une salle de cinéma pour retardataires, entre le néon vert clignotant de la sortie de secours et la porte mal insonorisée d’une régie crachotante, rien n’a pu cependant me gâcher le plaisir de la beauté hypnotique d’Only Lovers Left Alive.

Pourtant, je l’avoue, quand j’ai entendu que le nouveau film d’un réalisateur aussi atypique que Jim Jarmusch était une histoire de vampires, j’ai failli être déçue. Mais, après visionnage, je crois qu’on peut affirmer qu’il est possible de profiter du marketing de l’industrie du cinéma de manière intelligente, comme Jarmusch l’a fait en concrétisant, avec ce film, une vieille idée tenace. Qu’on se rassure, pas de revêtement cutané bling-bling et pas de superpouvoirs ; nos protagonistes morts-vivants prennent bien l’avion, vivent la nuit, dorment, et sont « carnivores ».

Chacun dans leur antre, ils mènent une existence recluse, à Detroit pour l’un, Tanger pour l’autre. Dès la première scène, accompagnée de l’enchanteresse musique planante de Sqürl et Jozef Van Wissem, on plonge dans la douce torpeur de l’univers esthétisant de ces deux amants, au gré des sillons d’un 45 tours.

En bons vampires, nos personnages aux lunettes noires chics et gants de cuir, vivent la nuit, se nourrissent de sang, et évitent autant que possible les contacts avec les « zombies » (comprenez les moldus). C’est pourtant avec beaucoup de finesse que Jim Jarmusch joue avec les codes du vampirisme – qui d’ailleurs, sont d’un autre siècle. Il fait le pari de l’élégance, et parvient subtilement à moderniser le discours, non sans une pointe d’ironie. Ici, pas de chasse assoiffée à l’humain, mais bien un système sophistiqué d’approvisionnement en O négatif, « de la bonne », dont la consommation dans un verre à pied n’est pas sans rappeler l’extase de l’héroïnomane en manque. Le pieu de bois barbare devient une balle de 38 en bois d’Afrique, et le sang, qui se révèle porteur des maladies du siècle, est transporté dans des thermos, ou encore se retrouve transformé en eskimo au congélateur.

En contournant habilement les stéréotypes du genre, le réalisateur de Broken Flowers ou Limits of Control nous guide dans l’univers qu’il affectionne tant, fait de vieux vinyles et de guitares vintages mais aussi de théâtres abandonnés, d’ambiances néon aux allures hopperienne, et de travelling de bords de route – clin d’œil délicieux au sublime Down by Law.

Enfin, on dira un mot de la performance des acteurs, qui ont très bien su se fondre dans le bain de lumières artificielles qu’est cette vie nocturne. Le courant passe très bien entre nos deux vampires du jardin d’Eden, qui s’attachent à mettre beaucoup de grâce dans leur lenteur. Très bons également, le producteur attentionné (Anton Yelchin), la sœur in de LA (Mia Wasikowska), et l’écrivain désabusé (John Hurt) viennent compléter le casting, en ajoutant, chacun à sa manière, une touche humoristique.

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En somme, Only Lovers Left Alive est bien une histoire d’amour entre deux personnages singuliers perdus dans ce XXIe siècle. En s’appuyant sur leur vie prolongée, Jarmusch nous amène à nous questionner sur la valeur de l’existence, mais aussi sur les temps modernes : en substance, on notera les doutes soulevés sur l’écologie, la planète, le futur et le passé des hommes qui l’habitent. Enfin, Jarmusch nous parle d’amour, un sujet qui lui est moins familier, mais dont l’approche ne manque pas d’habileté et de douceur ; on était prévenu, seuls les amants survivront.

Agathe Torres

Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch, Le Pacte, 2013
Sortie française le 19 février 2014
Durée : 2h03min
Avec Tom Hiddleston, Tilda Swinton, Mia Wasikowska, John Hurt, Anton Yelchin…

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