Winogrand, l’homme debout dans la foule

New York, vers 1962, Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco - Jeu de Paume

New York, vers 1962, Garry Winogrand
© The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco – Jeu de Paume

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Sans doute l’une des expositions les plus médiatisées du moment, Gary Winogrand au Jeu de Paume est un franc succès. Pourtant l’ami de Lee Friedlander, admirateur de Walker Evans et « street photographer » comme Robert Frank, semblait jusqu’à aujourd’hui avoir laissé une empreinte bien plus discrète que celle de ses collègues. Cette exposition-évènement est en vérité pleine de surprises…

Metropolitan Opera, New York, vers 1951, Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Metropolitan Opera, New York, vers 1951, Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

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Trois grandes parties thématiques et chronologiques sectionnent cette exposition, qui témoignent avant tout de l’évolution d’un regard. De 1950 à 1971, c’est dans New York que Winogrand entame sa carrière et définit ce qui sera les aspects essentiels de son œil photographique. On découvre dans ses clichés un univers mouvementé, saisi sur le vif, digne de l’euphorie première dépeinte par Baz Luhrmann dans le New York de son Great Gatsby. Fonds et formes fusionnent dans des images agitées, aux angles débullés, aux hors-champs suggérés et jeux de regards multiples. L’image est vivante et s’y raconte des histoires.
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Parfois, c’est comme si le monde entier était […] un grand spectacle mais où rien ne se produirait si je n’étais pas sur place avec mon appareil.

Je photographie pour voir à quoi ressemble une chose photographiée.

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L’appareil photo crée le drame, et Winogrand devient conteur. Et on ne sera pas surpris d’entendre dans les salles des couples ou des familles discuter l’histoire qu’un cliché pris au hasard peut raconter.

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La seconde partie se consacre aux photographies de l’Amérique. L’artiste sillonne les Etats-Unis et immortalise la société dans sa politique, ses fêtes, ses déplacements : toutes ses fragiles parures. Saisissant, ce monde qu’il photographie est « bâti sur des illusions et des fantasmes ». Il demande des bourses au nom d’« investigations photographiques » qu’il mène pour renouer avec cette société où l’homme semble avoir perdu le sens de la vie. Projets ambitieux, néanmoins soutenus par la Bourse Guggenheim à 3 reprises.

« Splendeur et déclin » marquent l’ultime étape de son travail et la superbe conclusion de cette exposition. Dès 1972, année où Winogrand quitte New York, sa photographie change. Plus mûr de son expérience de photographe et de ses désormais nombreuses relations dans le milieu, il se radicalise dans sa pratique. Toujours aussi mouvementées et prises sur le vif, composées au hasard d’une maîtrise instinctive, ses photographies montrent un tout autre visage de cette Amérique brillante dépeinte quelques années plus tôt.

Park Avenue, New York 1959 Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Park Avenue, New York 1959 Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

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Désenchanté, il cesse de tirer ses photographies et se consacre exclusivement à la prise de vue. Aussi, la majorité des photographies présentées dans cette partie n’a jamais été vue par le photographe, laissant à sa mort 6 600 rouleaux de pellicule. Développées et éditées pour l’occasion, on peut évidemment s’interroger sur l’éthique d’une telle présentation : l’œuvre d’un photographe réside-t-elle dans ce qu’il choisit d’éditer ou dans l’intégralité de ce que son œil photographique a saisi ? Aussi, sachez ajuster votre regard…

Les nombreux clichés tirés post-mortem témoignent d’une vision toujours aussi acérée et vive. Cependant, il en émane une solitude des protagonistes, jusqu’alors dissimulée dans la foule et le mouvement. Le luxe, la joie et la beauté s’effacent progressivement, comme le calme après le tumulte de tout une vie. Les regards sont plus francs que jamais, et les situations deviennent d’authentiques portraits.

Central Park Zoo, New York, 1967, Garry Winogrand© The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

Central Park Zoo, New York, 1967, Garry Winogrand© The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

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Selon moi, cette exposition et ces dernières pièces en particulier sont les archives d’une attitude artistique, au sens large. Sans développement, sans même un regard, l’image photographiée n’existe plus que pour le photographe, et seulement dans l’instant de la prise de vue. Il fige le monde comme il le regarde, sans plus vouloir le partager.

Photographier et plus rien d’autre, comme une quête sans but. L’idée est évidemment poétique et marque à nos yeux le véritable apothéose de cette carrière déjà prolifique. Mais, le « déclin » n’est-il pas aussi dans le refus d’avouer au monde l’échec de l’ « investigation photographique »? ou dans la volonté de poursuivre sa recherche dans le silence et l’ombre? Cette richesse fait de Winogrand une expérience photographique sensible et authentique.

New York vers 1962 Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

New York, vers 1962, Garry Winogrand © The Estate of Garry Winogrand, courtesy Fraenkel Gallery, San Francisco

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« Garry Winogrand »
Au Jeu de Paume jusqu’au 08 février 2015
Mardi de 11h à 21h, Du mercredi au dimanche de 11h à 19h.
Plein tarif : 10€ ; Tarif réduit : 7€50
Plus d’informations ici
#Winogrand
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