L’Année de la Pensée Magique, journal d’un deuil

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C’est par pur hasard que je me suis retrouvée immergée dans l’intimité de l’écrivaine Joan Didion. Un peu forcée, à vrai dire, tant j’avais l’impression de pénétrer sans détour dans sa boîte crânienne, de ressentir chaque tressautement des nerfs de son corps tendu, et de connaître chacune de ses pensées avant même qu’elle ait été triée par sa conscience.

Joan Didion est une romancière et journaliste américaine de renom, figure emblématique des Etats-Unis des années 70, épouse de l’auteur non moins reconnu John Gregory Dunne. C’est justement de lui dont traite L’Année de la Pensée Magique – ou plutôt de son absence. Foudroyé par une crise cardiaque quelques jours après Noël 2003, cet amant, ami, collègue et confident de Joan s’en est allé subitement, au milieu de quarante ans de vie commune. Evaporé, en l’espace d’une heure, pas même d’une nuit.

Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, cet essai n’a rien d’une quelconque rétrospective amoureuse, ni même d’une recherche de compassion : il s’agit plutôt d’un instantané du deuil, du chagrin et de la douleur, de l’incompréhension même parfois. On pourrait presque le définir comme le récit du réapprendre à vivre seul, à la limite de la publication en sciences humaines.
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Ces gens qui ont perdu un proche ont l’air nu parce qu’ils se croient invisibles.
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L’absence de recul sur la situation est ce qui m’a d’abord le plus perturbée : le livre a été écrit sur le vif, en quelques mois, comme un journal de bord. Les idées sont emmêlées, quelques fois incongrues. Mais c’est finalement cette photographie du moment qui fait la force de l’ouvrage : foncièrement honnête, il égrène les diverses émotions contradictoires et les trop nombreuses questions auxquelles doit faire face le survivant, le « laissé derrière » : Va-t-il revenir ? Quelle est la dernière phrase qu’il ait lu, quelle est la dernière chose qu’il ait pensée ? Savait-il qu’il allait mourir ? 

En plus de cela, Joan Didion est confrontée aux nombreuses maladies de sa fille, plongée dans le coma au moment de la mort de son père. Il faut l’assister, se concentrer sur elle, la protéger et tenter de croire que tout va bien aller, malgré ses rechutes incessantes. L’auteur avoue lire de nombreux essais sur la mort et la maladie pour tenter de comprendre, et nous en fait l’exégèse.

La peur de l’égocentrisme. L’impossibilité de revoir des lieux marqués par la présence du défunt. La difficulté de reprendre une vie sociale. Certains passages s’avèrent très lourds émotionnellement, pesants, et pourtant Didion ne cherche jamais l’empathie. En proie au désarroi, elle n’arrive seulement plus à se conformer au rationalisme froid que semble prôner la société. Et puis, progressivement, elle apprend à lâcher prise.
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Le 24 décembre, le soir de Noël, j’ai invité du monde à dîner, comme John et moi l’avions fait pour le réveillon de l’année précédente. Je me suis dit que je le faisais pour Quintana mais je le faisais aussi pour moi-même, comme une promesse que je n’allais pas mener le reste de ma vie comme un cas exceptionnel, comme un invité, comme quelqu’un qui ne pouvait pas fonctionner tout seul.

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L’Année de la Pensée Magique, Joan Didion, 2005
Le Livre de Poche (2009), 6€60
Edition américaine : Vintage International, 9€

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