Représenter l’irreprésentable

Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Errò, Antonio Recalcati,

Jean-Jacques Lebel, Enrico Baj, Roberto Crippa, Gianni Dova, Errò, Antonio Recalcati, « Grand tableau anti-fasciste collectif », 1960

Le projet collectif a quelque chose de beau, car inattendu. Il rompt le monotone des monographies et autres rétrospectives pour offrir des regards et des manières croisés. Présenter l’irreprésentable réunit trois artistes, Danielle Schirman, Jean-Jacques Lebel et Alain Fleischer et offre une conjugaison d’œuvres individuelles et collectives, dont une œuvre sonore faite collégialement en vue de l’exposition.

Les trois participants s’expriment différemment mais font dans l’ensemble la part belle à l’installation et à la vidéo. On note surtout l’œuvre qui débute l’exposition, le Grand tableau anti-fasciste collectif de 1960 auquel a participé Jean-Jacques Lebel, dénonçant les atrocités de la guerre d’Algérie, le surprenant livre de Danielle Schirman, travail commencé lorsqu’elle était étudiante et terminé pour l’occasion, et la troublante chambre noire d’Alain Fleischer, les yeux dans les yeux avec des soldats de la Première Guerre Mondiale.

Théâtre pour la main, Danielle Schirman, 2014

Théâtre pour la main, Danielle Schirman, 2014

Le titre de l’exposition s’estompe dans l’esprit du spectateur au fur et à mesure du parcours, et ne se rappelle à lui que de temps à autre, devant notamment l’œuvre d’Alain Fleischer, subtile, délicate, ou une fois plongé dans la dernière œuvre sonore. Autrement, l’exposition donne l’impression de pièces rapportées qui se raccordent étrangement dans le propos, ce qui est ainsi expliqué par Jean-Jacques Lebel :
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En vérité, notre manifestation collégiale hébergée au Hangar à Bananes de Nantes, regroupe simplement quelques installations, quelques vidéo-installations, quelques films, quelques peintures — dont une collective — quelques photographies et divers travaux d’art visuel par définition hybrides et inclassables qui traitent de la récurrence, aujourd’hui comme hier, du tragique, de l’infâme, de la dévastation systémique, du massacre, de l’inextricable, mais aussi du sublime et de l’humain, trop humain — parfois en écho à Sade — que trois amis ont souhaité réunir au même endroit “pour voir”.

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Cette impression, ténue mais tenace, de fouillis, laisse une question au 
spectateur : la représentation de l’irreprésentable nous échappe-t-elle ici, ou bien est-ce seulement un prétexte à la réunion de ces œuvres ? Ce malaise est renforcé par ce qui fait paradoxalement la force de cette exposition : la diversité des œuvres.

Elle apporte une richesse indéniable de points de vue, mais est trop hétéroclite pour apporter une cohérence évidente à l’ensemble : on peine à établir une passerelle entre le « labyrinthe » de photos de tortures de Lebel, dont la pertinence du propos est éclipsée par sa mise en place où la subtilité est absente, et le travail fin et frappant de Fleischer sur des photos de soldats de la Première Guerre Mondiale.

Le regard des morts, Alain Fleischer, 1988

Le regard des morts, Alain Fleischer, 1988

Malgré quelques œuvres flirtant avec le sensationnalisme, Présenter l’irreprésentable demeure une exposition intéressante dans sa démarche de réunion d’artistes, et comme dit plus haut, dans leurs manifestations les plus diverses. Quel que soit l’avis du spectateur, il aura une satisfaction de taille : celle de ne pas avoir été indifférent et passif face à ce qu’on lui présente.

Caroline Gomot

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Présenter l’irreprésentable au Hangar à Bananes de Nantes
Galerie Lebel, Shirman et Fleischer
Musée des Beaux Arts de Nantes
Jusqu’au 22 février 2015
De 13h à 18h du mercredi au vendredi, jusqu’à 19h le week-end.
@MuseedArtNantes
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