La Flamme

P07657Una fábula, El Greco, vers 1580
Huile sur toile, 50.5 x 63.6 cm

Musée du Prado, Madrid

Si l’on connait généralement le Greco pour ses portraits et ses scènes religieuses, il a également traité des sujets plus modestes mais néanmoins prodigieux, comme celui figurant un garçon attisant un tesson de son souffle. La première version présentée par le peintre sur ce sujet, réalisée à Rome et aujourd’hui conservée à Naples (cf. ci-dessous), fait preuve d’un ténébrisme annonçant clairement le travail d’un Caravage ou d’un Ribera : fort contraste, palette ocre… Un portrait finalement assez traditionnel, en buste sur fond noir.

Il n’en est pas de même pour la version du Prado : le jeune homme, bien que dans la même position, prend l’allure d’un Pierrot à la collerette blanche, dont la carnation d’albâtre a été comme éclaboussée d’une bouche s’apparentant à une petite bulle de sang. Concentré sur son geste, il est assisté dans son labeur d’un singe enchaîné, plongé dans un intérêt admiratif pour la flamme naissante. Des deux visages côte-à-côte et de leur inclinaison parallèle, prolongeant l’axe du tesson, transparaissent une complicité et un sérieux presque destabilisant. Le feu éclaire par transparence les doigts du garçon, sculpte ses traits, et fait danser les ombres sur les corps au fil des crépitements.

Là-dessus se juxtapose un homme plus âgé, exhibant d’un sourire benêt ses grandes dents, ébahi du miracle se déroulant sous ses yeux. Il semble détaché du duo, plus contemplatif, et l’on ne peut s’empêcher de se demander quel est le lien entre les différents individus présents : Qui sont-ils? Pourquoi souffler sur ce tesson? Qu’ont-ils en commun tous les trois?

Le fait qu’ils soient disposés face à nous dans un cadrage resserré contribue à nous rapprocher physiquement d’eux, comme si l’on pouvait nous aussi tenter d’aviver la flamme. Pourtant, pas l’un d’entre eux ne nous regarde, bien trop hypnotisés qu’ils sont par la petite forme brasillante. Ils ne prononcent mot, et c’est un silence presque religieux qui règne sur la scène.

Un texte de Pline l’Ancien, sorte de maxime sur la vertu, serait à l’origine de la première occurrence du sujet chez le Greco. En revanche, l’adjonction du singe et de l’homme dans la seconde version vient balayer cette interprétation, et l’on pense qu’il s’agirait là de l’illustration d’une fable populaire. Mais finalement, que la portée de la toile soit moralisatrice ou ironique importe peu, quand on peut soi-même s’intégrer à la toile et rejoindre les trois personnages autour de la braise, si réconfortante dans la pénombre.

Une dernière version de ce sujet de la main du Greco est aujourd’hui présentée à la Galerie Nationale d’Ecosse.

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