Six personnages en quête d’auteur

Voilà six personnages qui ont trouvés leur metteur en scène. Pour sa deuxième mise en scène de la pièce de Luigi Pirandello, Emmanuel Demarcy-Mota installe sa douzaine d’acteurs sur l’estrade du Théâtre de la Ville, dans une ambiance à mi-chemin entre le polar du siècle dernier et le drame italien de la Cinecitta. 

Six personnages en quête d'auteur - Janvier 2015 © Théâtre de la Ville - Paris

Six personnages en quête d’auteur – Janvier 2015 © Théâtre de la Ville – Paris

Décor de théâtre dans un théâtre, la pièce s’ouvre sur une troupe en pleine répétition, des techniciens au travail, et un metteur en scène affairé. Le temps presse, la pièce est absurde, les comédiens, difficiles. Puis, c’est l’irruption, soudaine et fantomatique, d’un groupe de personnages, comme sortis d’une machine à remonter le temps, et éjectés là par hasard. Pourtant, ce n’est pas le hasard qui les porte, mais le fol espoir, l’incandescent désir, d’être représentés. Et puis, l’égo s’en mêle.

Pirandello nous force à nous questionner sur le jeu d’acteur, l’absurdité du comédien, les frontières ténues entre réel et créé. La pièce est remarquable.

Photo : ©  J.-L. Fernandez

Photo : © J.-L. Fernandez

A quelques exceptions près, Demarcy-Mota table sur un apparat simple et sobre ; Pas de grandiloquence dans le décorum. L’essentiel est porté sur les jeux de lumières, de spots, d’ombres chinoises. Ces personnages tragiques sont hantés par cette lumière jaunâtre, braquée sur leur visage comme une lampe d’interrogatoire, qui nous rappelle leur besoin de justification. Cette auréole, crue et entêtante, creuse leurs traits, accentue leur avidité, atteste de leur désespérée errance. L’intensité que cette focalisation confère à ces âmes perdues, ne fait qu’insister sur leur quête, ce fameux potentiel cathartique qu’ils tentent de vendre.

Emmanuel Demarcy-Mota s’était servi d’un ring de boxe dans sa précédente mise en scène pour montrer la lutte pour le pouvoir entre personnages et acteurs, entre vérité et illusion, et de la dualité d’un miroir pour confondre les sens. Ici, c’est un jeu de silhouettes qu’il nous révèle, de chimères qui se masquent et se dévoilent au gré des rideaux, réels ou fictifs, ceux du théâtre ou de la pièce, de la scène ou du montage, on ne sait plus trop.

Pour creuser la mise en abyme et impliquer le spectateur, le metteur en scène a aussi mangé sur la salle, et installé son propre alter-ego au milieu des spectateurs. 

Tout ceci est simple, mais efficace. Ces personnages, ces madones en deuil, toutes de voiles parées, ont l’air tout droit sorties d’un vieux cliché daguerréotypique de Basilicate, ou d’un roman de Carlo Levi. L’enfant aux deux longues tresses a un côté Mercredi Addams. Ils sont sales et aigris, ils ont effectivement tout du drame romanesque ; et pourtant la pièce se déroule non pas sans humour.

Encore une fois, le Théâtre de la Ville et son directeur nous enchantent et nous emportent. On est pris par la pièce, par cette ambiance mystique, par cette candeur et ces personnages qui nous fascinent, nous spectateurs, mais aussi eux, acteurs, et pourtant spectateurs tout à la fois ! C’est un dialogue profond et tortueux auquel s’exerce le metteur en scène, avec son propre rôle, avec sa propre emprise et auquel il se confronte, tout autant qu’il nous invite à nous y confronter.

La pièce se joue jusqu’à la fin du mois, dépêchez-vous !

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Six personnages en quête d’auteur de Pirandello
Mis en scène par Emmanuel Demarcy-Mota
Jusqu’au 31 janvier 2015 au Théâtre de la Ville de Paris
Durée : 1h50

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Infos et résa : Théâtre de la Ville 
@TheaVilleParis 

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