Björk : Vulnicura

Quatre ans après Biophilia, album-projet complexe aux multiples facettes, Björk revient avec son huitième opus, Vulnicura, nous offrant une plongée bouleversante dans les abysses de la souffrance amoureuse et dans sa vie sentimentale la plus intime.

Prévu initialement pour le mois de mars, en concordance avec la rétrospective de la carrière de Björk au MoMA de New York, la sortie de l’album s’est vue précipitée il y a quelques jours par des fuites sur internet qui ont obligé un lancement digital anticipé.

Vulnicura - Björk. Photo © Inez & Vinoodh

Vulnicura – Björk. Photo © Inez & Vinoodh

Ce qui interpelle, avant même la première écoute, c’est cette photo en couverture de l’album, œuvre du couple de photographes néerlandais Inez & Vinoodh. Björk, moulée dans une combinaison de latex, y apparaît nimbée d’une aura épineuse et poitrine ouverte, littéralement, comme déchirée par trop de souffrances.

Car Vulnicura est un album catharsis, fruit d’une rupture amoureuse, celle de Björk et Matthew Barney, artiste contemporain américain, après plus de douze ans de relation et une fille, Isadora, née en 2002. Un thème universel, qui pourrait passer pour banal et quelconque tant le genre paraît galvaudé dans la musique actuelle, mais qui vient d’être renouvelé et magnifié par – n’ayons pas peur des mots – le génie créatif de l’artiste islandaise.

Vulnicura, un néologisme dans lequel on retrouve un mélange de « vulnérable » et de « cure ». Un titre annonciateur de la démarche artistique de Björk qui a entièrement écrit et composé cet album, comme pour s’exorciser de cet amour perdu, faire sortir cette douleur une bonne fois pour toute, pour enfin tourner la page.

Point de tristesse dans les textes des neuf morceaux de l’album, mais plutôt une souffrance et un désespoir assumés qui vont peu à peu faire place à une prise de conscience, suivie d’une acceptation de cette rupture. Car, pour pouvoir replacer les paroles dans leur contexte, celles des six premières chansons nous sont livrés avec des indications temporelles (neuf, cinq et trois mois avant la rupture puis deux, six et onze mois après). On s’immisce ainsi dans l’esprit de Björk, parvenant à nous faire vivre son désarroi dès la première chanson, Stonemilker, écrite neuf mois avant la séparation, mais dans laquelle elle perçoit déjà la fin arriver.

Björk. Photo © Inez & Vinoodh

Björk. Photo © Inez & Vinoodh

Ce qui impressionne également, c’est la clairvoyance et le fatalisme dont elle fait preuve : elle sait qu’il n’y a plus d’espoir avant même que leur relation ne se termine. Chaque mot est pesé, pensé et souvent chanté avec un tel détachement, une telle prise de recul que la douleur fait parfois place à l’horreur. Dans Family, Björk s’interroge : « Is there a place where I can pay respects for the death of my family ? ».

Elle se montre aussi très dure envers son ex-compagnon, comme dans Black Lake, chef d’œuvre de pas moins de dix minutes et pièce centrale de l’album :

Family was always our sacred mutual mission
Which you abandoned
You have nothing to give
Your heart is hollow
I’m drowned in sorrows
No hope in sight of ever recover
Eternal pain and horrors

Mais il n’y a pas que les textes qui importent dans Vulnicura, la musique en elle-même est sublime. De somptueux arrangements de cordes quasi cinématographiques se mêlent et s’entrechoquent à des beats électroniques signés Arca, un jeune artiste vénézuélien de 24 ans, fan de Björk et coproducteur de l’album, qui a déjà travaillé pour Kanye West ou FKA Twigs.

Extrait de Black Lake, future installation vidéo commandée par le MoMA pour la rétrospective.

C’est là aussi une rencontre inattendue, le son chaud et sensuel des violons est continuellement contrebalancé par la froideur des plages électroniques qui elles-mêmes semblent mettre une certaine distance par rapport aux textes qu’ils accompagnent.

Vulnicura est du grand Björk, un album de la maturité et chef d’oeuvre d’introspection, une des plus belles réussites de sa carrière. Alors on va tous écouter ou réécouter Vulnicura en attendant bien sagement la rétrospective du MoMA du 8 mars au 7 juin 2015 à New York – son catalogue s’annonce déjà fantastique – et un futur passage en France pour des concerts prometteurs.

Thomas Servoz

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BjörkVulnicura 
Disponible sur iTunes.
Facebook – @bjork 

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