Crime et Châtiment, pavé vorace

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C’est un volume d’anthologie, dont le titre sonne comme une expression idiomatique. Mille pages, et pourtant je ne me permettrai pas d’en détailler l’intrigue : ce serait trop en révéler, tant il se passe peu de choses tout au long de ce pavé. C’est l’histoire d’un crime. Et de son châtiment.

Le meurtre en tant que tel n’occupe qu’une vingtaine de pages ; peu d’action, et pourtant il est rare que l’on s’ennuie. On est même surpris de se voir si accroché à cet ouvrage qui divulgue si peu à chaque lecture. Mais Dostoievksi, en habile prestidigitateur, parvient à nous glisser sous l’épiderme de son jeune protagoniste fou, désespéré et inexpérimenté.

Reprenons : ceci n’est pas l’histoire d’un crime, mais celle de la psychologie d’un criminel. Crime et Châtiment apparaît comme un roman très insidieux. Il y fait chaud, sale, étouffant, on se sent à l’étroit, des guenilles collées sur la peau. On connaît par cœur les fleurs du papier peint délavé de la tanière de l’anti-héros. L’alcool, la faim, la solitude, tout nous pèse, et pourtant la plume du maître apporte une dimension spirituelle à cette situation, nous la rendant supportable et même passionnante.

[…] les hommes, par une loi de la nature, sont divisés en général en deux catégories : l’une, inférieure (les hommes ordinaires), c’est-à-dire, comment dire, un matériau, qui sert uniquement à faire naître du semblable à soi et, l’autre, à proprement parler des hommes, c’est-à-dire ceux qui ont le don ou le talent de dire dans leur milieu une parole nouvelle.

Lire Crime et Châtiment, c’est mettre son corps et son esprit en tension permanente, accepter de ressentir la nausée, le dégoût, les larmes. Aussi sombre que cela puisse paraître, l’expérience en vaut la peine. Justement, c’est une expérience que nous relate Dostoievski, et non une enquête policière que l’on s’empresserait de vouloir résoudre. Ici le criminel est mis sous cloche, un insecte qui tenterait de s’échapper pour mieux retomber.

Tantôt compatissant, tantôt révulsé par ce personnage, le lecteur l’observe papillonner dans des sables mouvants. Pris lui aussi au piège, il le regarde sombrer inéluctablement, ne pouvant s’empêcher de penser comment lui-même agirait dans une situation similaire. Au fond, qu’est-ce que le courage? La lâcheté réside-t-elle dans les actes considérés comme tels? La descente aux enfers est longue et tortueuse, mais le voyage nous révèle qui nous sommes vraiment. Mille pages comme un chemin de croix.

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« Crime et Châtiment », Fiodor Dostoïevski, 1866
Environ 10€ en édition de poche

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