« C’est moi qui éteins les lumières », lecture à l’ombre des jujubiers

cest-moi-qui-eteins-les-lumieres(1)« C’est moi qui éteins les lumières » : titre d’abord surprenant pour ce roman à la première personne, qui nous projette dans l’univers précieusement organisé de Clarisse. Femme au foyer dévouée, modeste, presque fade, elle nous laisse enfiler son tablier le temps de quelques chapitres, nous prêtant son regard inédit, candide et finalement universel.

La cuisine étincelante constitue le coeur du monde de Clarisse : siège de ses passions, théâtre réunissant les différents acteurs de son quotidien, elle joue à la fois le rôle de havre de paix et de prison lustrée. Autour se déploient le salon, triste avec ses fauteuils verts, et les chambres, rangées méthodiquement par la mère avant d’être désordonnées tout aussi systématiquement par les enfants. Les journées se remplissent inlassablement de tâches ménagères, toujours plus prenantes. Epouse d’âge moyen effacée derrière une mère acariâtre, une sœur envieuse, un mari négligeant, un fils adolescent et deux jumelles énergiques, Clarisse en aurait presque oublié d’être une femme.

Si les premières pages peuvent s’avérer monotones durant la description de cette vie taciturne, le lecteur s’attache rapidement à la protagoniste, comprenant bien que celle-ci ne manque ni d’esprit ni de caractère. Au contraire, il saisit bien qu’elle parle peu – sur les conseils de feu son père -, mais n’en réfléchit pas moins. Alors, cette routine cyclique qui la contraint est-elle vouée à recommencer éternellement, sans accrocs ni accélérations? Notre héroïne se verra forcée de se pencher sur la question avec l’arrivée de son nouveau voisin, dont l’emménagement inattendu bouleverse son évolution auparavant millimétrée.

Mon côté inquisiteur prit le dessus : c’était quoi? Je versai l’huile dans la poêle. C’était que j’étais fatiguée. C’était… Je ne sais pas quoi. Emile jouait aux échecs avec Artush dans le salon pendant que les enfants couraient bruyamment dans la cour.

Mais ceci n’est pas une pâle copie d’une Madame Bovary ou de n’importe quel autre personnage féminin en mal d’action bercé de lectures romantiques. « C’est moi qui éteins les lumières » est foncièrement honnête, moderne et modeste. Par le réalisme des scènes décrites, par ses détails foisonnants à chaque ligne, l’ouvrage de Zoyâ Pirzâd nous convainc véritablement, donnant la parole à un type de personnalité trop souvent catégorisé en littérature, voire tout bonnement passé sous silence.

Dépassant le strict débat sur le féminisme ou la complexité des relations humaines, ce volume s’impose comme une ode à des valeurs un peu désuètes : la dévotion, l’honnêteté, la douceur. Des qualités qui n’impliquent pas forcément une faiblesse chez la personne qui en fait preuve. Ainsi, progressivement, le titre fait sens.

Et puis, c’est aussi un livre plein de parfums, collant de sirops sucrés et de pâtisseries, embaumé de feuilles de vigne farcies et de riz pilaf, rafraîchi de fragiles pois de senteur et d’étranges jujubiers.Un détour par l’Iran.

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C’est moi qui éteins les lumières par Zoyâ Pirzâd
Editions Zulma, 286 pages, 9€95

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