Poussin et Dieu, dialogue intime dans les salles du Louvre

En ce mardi 26 mai, jour de fermeture, nous étions invités par le Musée du Louvre à une visite en petit comité de l’exposition « Poussin et Dieu » sous l’égide de Mickaël Szanto, l’un des deux commissaires de l’évènement.

© Louise Ganesco Deglin - JBMT

© Louise Ganesco Deglin – JBMT

C’est le nom d’une petite volaille au duvet flamboyant en même temps que de l’un des plus grands peintres français. Après quatre ans d’histoire de l’art, je pouffe encore en entendant ce blase terriblement mignon.

Ah, Poussin. Après des heures innombrables passées à étudier tes productions coincée dans un amphithéâtre sombre côté rue de Rivoli, je pouvais décrypter les lignes de force de tes toiles avec conviction, en replacer les couleurs les yeux fermés, ou en expliquer la signification ésotérique qui faisait de toi un peintre philosophe. Et pourtant, il n’existait toujours pas cet échange entre nous. Tu restais là, au XVIIe siècle, pendant que moi, je t’étudiais pour obtenir ma licence. Je dis « nous », comme si je pouvais me hisser à ta hauteur ; parce qu’après tout, l’art et les musées relèvent d’une expérience personnelle qu’il serait mal venu de vouloir généraliser.

Nicolas. Nicolas, il faut que je te dise : tout le monde adore les Quatre Saisons, et pourtant je ne peux m’empêcher de sourire devant cette énorme grappe de Canaan que tu as mise en forme de tes doigts tremblants d’homme en fin de vie, cocasse et ne m’évoquant rien de sacré, si ce n’est une bonne grosse salade de fruits. Seulement aujourd’hui, face à ces quatre toiles alignées pour l’occasion, je me dis que, quand même, c’est incroyable d’être capable de penser sa peinture à ce point.

Cela, je crois que beaucoup parviennent à le comprendre rapidement. Il n’y a qu’à voir la composition pleine de force du Jugement de Salomon, ses lignes pures, ses teintes chacune savamment disposées – mais non pas par pur effet chromatique, car ici chaque chose a sa place. On n’est pas là pour dorloter ses cornées, l’artiste de la maison du Père Dodu ne cherche pas à séduire l’œil brièvement ni à satisfaire les plaisirs terrestres. Non, comme le dit si bien Mickaël Szanto, le peintre nous demande de rester un long moment devant ses œuvres pour que celles-ci commencent à faire sens et à nous délivrer leur message, souvent moralisateur.

© Louise Ganesco Deglin - JBMT

© Louise Ganesco Deglin – JBMT

Mon Poussin, excuse-moi, mais je ne peux pas affirmer que j’aime ton travail. Non, je l’admire, ce qui est différent. Tu es l’un des premiers, et l’un des seuls, à avoir fait de l’un des beaux-arts une discipline presque purement intellectuelle. Où l’œil s’assujettit à l’esprit, où il ne fait que transmettre des données formelles ou colorées pour qu’il puisse, à son tour, les décrypter. Mickaël Szanto a dit que tu n’étais pas très orthodoxe dans tes choix iconographiques, et que tu revendiquais ta liberté d’artiste à tout prix. Tu me l’avais caché, ce côté anticonformiste. Ça me plaît bien, de savoir que ton classicisme froid était totalement novateur à ton époque, et que tu faisais figure de révolutionnaire à pinceaux et à plumes.

Quand nous sommes arrivés mardi dans les salles désertes du Louvre, moins d’une dizaine de petits êtres sur les parquets cirés, munis de nos carnets pour te rencontrer, certains semblaient en pèlerinage, tandis que d’autres paraissaient te découvrir pour la première fois. Sur les immenses murs sombres, absolument superbes, on avait déployé tes majestueux panneaux de retable.

J’ai tout de suite eu l’impression de pénétrer dans un sanctuaire, où le calme et l’obscurité n’imposaient pas pour autant de distance entre nous. Les commissaires de l’exposition ont confié s’être inspirés ici des modes de présentation du XVIIe siècle, des cabinets privés d’amateurs sur fond vert, bleu ou rouge. Furetant entre les parois, évitant de peu un décrochement scandant l’espace, je me suis retrouvée absorbée par l’intimité dans laquelle nous nous retrouvions.

J’étais là, à regarder les petits pieds de saint Jean-Baptiste gesticulant au-dessus d’une corbeille de pommes sur la Sainte Famille à l’escalier, seule. J’avais beau grommeler devant les pupilles trop dilatées de tes personnages qui ont l’air, du coup, de sortir d’une rave bien arrosée, j’entendais au loin les paroles passionnées de notre conférencier et je me disais que tu avais réussi. Tu avais réussi à instaurer ce dialogue, avec Dieu, avec toi, avec nous.

© Louise Ganesco Deglin - JBMT

© Louise Ganesco Deglin – JBMT

J’ai compris qu’il importait peu que les gestes soient figés sur tes toiles, que les regards y manquent parfois d’expressivité ; plus je m’engouffrais dans ton travail, et plus j’y trouvais un sens et une force indescriptible. Mon Poussin, je suis conquise.

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« Poussin et Dieu » au Musée du Louvre Jusqu’au 29 juin 2015, Hall Napoléon Billet spécifique aux expositions du Hall Napoléon : 13€ Billet jumelé (collections permanentes et exposition) : 16€ Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45

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