Nguan ou Singapour acidulée

© Nguan

© Nguan

Vous entrez dans un monde couleur arc-en-ciel délavé. Tout y est bariolé, mais comme recouvert d’une gaze douce qui confère à chaque regard un écho surréel, telle une brume mélancolique. Compositions parfaitement organisées, teintes ciel et barbe-à-papa, tout ici témoigne d’un regard capable de déceler en un instant une pose, un reflet, une chevelure ou un échange propre à alimenter un univers aux embruns de guimauve. On se promène parmi les clichés comme on déambulerait sous un soleil balayé par une brise fraîche : calmement, on n’y connaît pas l’excès. 

Le mystérieux Nguan fait partie de ces photographes qui parviennent à relever les bribes singulières qui contribuent à l’identité d’une ville, mais qui, dispersées au fil des rues, ne peuvent être révélées que par un oeil expérimenté. Singapour s’est fait son terrain de jeu, lieu de contradictions à mi-chemin entre plusieurs cultures, place grouillante, immense et isolée à la fois. Pour autant, ce n’est pas l’image de la cité-Etat telle quelle qui nous semble nous parvenir, mais plutôt une seule image ; une version édulcorée, parcellaire, faite de détails inattendus. Nguan réitère ce filtrage dans d’autres lieux, tels que Coney Island, Times Square ou le Japon. 

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La vie urbaine n’est pas pour autant idéalisée par l’objectif du photographe : baraques fissurées, situations au ridicule pathétique, solitude des protagonistes se décèlent dans ces moments si justement immortalisés. Une sorte de seconde lecture s’instaure alors, relevant le voile de sucre glace qui recouvre le travail de l’artiste. Premièrement submergé par la sensation de perfection formelle qui s’étale sur l’écran, le spectateur esquinte le glacis des clichés à force d’observation minutieuse pour y percevoir une certaine amertume.

Par ce coup d’oeil gêné jeté à la caméra ou cette fissure sur la paroi, Nguan semble nous indiquer qu’ici quelque chose manque. Ce décalage, difficile à définir, prend tout son sens dans la bouche du photographe lui-même :

Si je devais définir en un mot ce que l’ensemble de mon travail est censé transmettre, ce mot serait l’aspiration – l’aspiration à être ailleurs ou quelqu’un d’autre.*

11223806_781759458609178_6123652058770947576_nL’aspiration comme une sensation de tendre le bras sans véritable conviction, de perdre son regard de le lointain, de ne pas être pleinement inscrit dans le présent. Sous tant de beauté cotoneuse, presque puérile, se glisse alors un fumet de réalité qui nous attache un peu plus à l’art de Nguan. 

* : « If I had to say in one word what all of my work is intended to convey, the word would be ‘yearning’ — a yearning to be somewhere or someone else. »

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Nguan
http://www.nguan.tv/
https://instagram.com/_nguan_/
Merci à Ariane Fleury pour la découverte

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