L’été au Jeu de Paume

C’est l’été, et vous vous retrouvez errant sans but parmi les rues désertées de Paris. L’occasion de profiter de la très bonne programmation estivale du Jeu de Paume.

Valérie Jouve


Sans titre (Les Façades), 2000-2002 © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Sans titre (Les Façades), 2000-2002 © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Au centre du travail de Valérie Jouve se rejoignent deux des plus grands sujets du medium photographique : le paysage et le corps. Ici, ils se mêlent et se confrontent, alors que l’artiste interroge les effets du premier sur le second. La photographe ne travaille pas sur tous les type de paysages : elle se concentre essentiellement sur des zones où le rapport des habitants à leur lieu de vie est source de tension, comme dans les zones urbaines surchargées ou encore les territoires autonomes palestinien. Sur place, elle ne choisit pas non plus n’importe quels corps : elle sélectionne des personnalités, des auras qui la marquent, comme dans la série Figures, ou à l’inverse des silhouettes anonymes et stéréotypées qui semblent comme habitées par le lieu qu’elles arpentent, comme les personnages en tenue de travail traversant la Défense dans Sorties de bureaux. 

Dans les deux cas, ses modèles posent la question de la manière dont notre environnement nous affecte et nous conditionne physiquement. Jouve montre aussi le cadre dans lequel évoluent ces individus. Elle tente de représenter son influence et la manière dont il peut tour à tour générer un bouillonnement étourdissant comme dans les Situations, et atteindre un désincarnement quasi irréel comme celui de ses Façades.

Le point commun entre ces différents thèmes est le soin extrême apporté à des compositions soigneusement chorégraphiées, qui témoigne d’une grande perspicacité sur le jeu avec l’espace, et d’une maîtrise qui donne l’impression que les rues et les terrains vagues deviennent une scène de théâtre où Valérie Jouve met habilement en scène les acteurs de ses photographies pour exprimer l’émotion que génère la friction entre ces personnages et leur environnement. Ce qui émeut le plus dans le travail de Valérie Jouve, c’est un aspect de son Œuvre qui surprend par la sensibilité et la complexité qui lui sont inhérentes ; en effet, la question du déracinement, de l’errance trouve naturellement sa place dans ses photos, tout en prenant le spectateur au dépourvu par la profondeur qu’elle ajoute à ces œuvres.

Sans Titre (Les Personnages avec le petit François) 1994-1995 © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Sans Titre (Les Personnages avec le petit François) 1994-1995 © Valérie Jouve / ADAGP, Paris 2015. Courtesy galerie Xippas, Paris

Pour l’exposition au Jeu de Paume, l’artiste a réalisé une vidéo intitulée Blues, dans laquelle une jeune française émigrée au Guatemala fait résonner sa voix suave devant les superbes paysages de son pays d’accueil. La photographie ne suffisait plus pour ce projet, la présence et la voix de la chanteuse étaient nécessaires pour transmettre le mélange de liberté, de frustration et de tristesse enfouies de genre d’histoires. C’est aussi pour ça que la photographe s’intéresse à des lieux si particuliers : que ce soit la frontière Israélo-Palestinienne ou les banlieues nord de Marseille, ils représentent une limite, un équilibre qui se retrouve dans ces personnages déracinés, entre deux terres ou deux réalités. Valérie Jouve exprime ces ambiguïtés avec un mélange de passion et de délicatesse qui fait tout le paradoxal de ses travaux, entre puissance et poésie.

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Khvay Samnang


Rubber Man [L’Homme-caoutchouc] 2015 © Khvay Samnang, 2015

Rubber Man [L’Homme-caoutchouc] 2015 © Khvay Samnang, 2015

L’autre exposition contemporaine de la programmation estivale du Jeu de Paume montre non pas des photographies, mais le travail vidéo d’un jeune artiste cambodgien. Dans une œuvre absolument incroyable, Khvay Samnang se transforme en « Rubber man » en s’enduisant de latex frais et en hantant les plantations d’Hévéa du Nord-Est du Cambodge et les villages alentours. Sa silhouette fantomatique évoque les esprits des forêts menacées de disparition face à la surexploitation de ces territoires.

Dans la lignée de sa pratique pluridisciplinaire, il utilise ce geste à la fois anodin et absurde pour mettre en exergue une forme de poésie à la limite entre fiction et réalité, et questionne à la fois les conséquences de ce legs industriel colonial tout en remettant en cause la manière dont ces problématiques sont présentées dans les médias traditionnels. A la fois bijou esthétique, réflexion poétique et œuvre engagée, cette exposition fait honneur à l’excellent projet « Rallier le flot » qui présente dans cet espace du musée de jeunes artistes d’Asie du Sud-Est qui luttent avec poésie contre une forme de coercition culturelle dans leur pays. A suivre.

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Germaine Krull


Portait de Germaine Krull, Berlin, 1922 © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Portait de Germaine Krull, Berlin, 1922 © Estate Germaine Krull, Museum Folkwang, Essen

Le Jeu de Paume a pris l’habitude d’allier dans sa programmation expositions d’artistes contemporains et de figures majeures de l’histoire de la photographie ; cet été, c’est Germaine Krull qui est présentée dans le grand espace du Rez de Chaussée, perpétuant ainsi la tradition du musée de mettre en valeur les figures féminines primordiales pour la Photographie au XX° siècle, comme dans l’exposition Berenice Abbott en 2012. On retrouve plusieurs points communs entre les deux femmes : leur époque, leur talent, et surtout une soif d’innovation et de liberté exceptionnelle qui constitue le fil rouge de l’exposition sur Germaine Krull.

De sa fascination pour les voitures à ses recherches esthétiques élaborées sur le nu et ses questionnements théoriques poussés pleins de provocation moderniste, Krull s’inscrit de manière remarquable dans les problématiques artistiques et sociales de son temps, et nous plonge dans la sensation de vitesse et de liberté qui lui est propre avec une passion époustouflante. A défaut de partir dans des contrées ensoleillées, cette exposition vous offrira une autre forme d’exotisme, tout temporel cette fois, en vous replongeant dans la folie du Paris des années 1920 – 1930.

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Jeu de Paume
Place de la Concorde
Jusqu’au 27 septembre 2015
Le mardi de 11h à 21h, du mercredi au dimanche de 11h à 19h
Entrée : 10 € Tarif réduit : 7,50€

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