Secrets russes aux Métallos

La Maison des Métallos commence une riche saison avec un spectacle simple, sobre et pourtant puissant qui nous plonge dans la Russie stalinienne des chuchotements, des illusions perdues et des appartements communautaires. Ce sont les caractères de ces femmes, célèbres mais proches de nous, à la fois fragiles et fortes, qui portent l’adaptation délicate d’Isabelle Lafon de ce huis-clos de résistance tacite.  

© Pascal Victor

© Pascal Victor

Anna Akhmatova est une poétesse russe engagée. Ou bien, peut-être, même pas engagée. Peut-être juste poétesse. Libre. En tout cas, interdite. Reclue dans son appartement de misère au sein de l’immeuble communautaire encombré où les murs semblent avoir des oreilles, elle attend le retour de son fils, envoyé au goulag après l’exécution de son mari. 

Lydia Tchoukovskaïa est une jeune femme érudite, vive et curieuse, sensible et douloureusement révoltée. Jeune maman dont le mari a également subi les revers de la révolution, elle rend visite quotidiennement à la poétesse, et un curieux lien se tisse entre les deux jeunes femmes, au fil de leurs conversations, constituant le fil d’Ariane de la représentation.

© Pascal Victor

© Pascal Victor

Le début de Deux Ampoules sur Cinq n’est pas forcément aisé à comprendre. Les deux femmes sont seules en scène, s’interpellent, semblent se répondre mais pourtant ont l’air de réciter deux monologues internes totalement indépendants. Mais les dates défilent, les grands événements et anecdotes aussi, et petit à petit, on comprend que c’est l’histoire de ces vies de femmes, croisées, brisées, mêlées qui se déroulent et se révèlent sous nos yeux. 

Si l’ambiance de cet appartement, désert et incertain, l’atmosphère de qui-vive, de secret, mais aussi l’étrange et attachante intimité du duo sont très habilement transmis par l’astuce des lampes torches, dirigées par les spectateurs et qui seules éclairent la scène, le génie de la pièce réside dans les détails. 

© Pascal Victor

© Pascal Victor

Bien sûr, on admire le courage de ces femmes, leur force morale, leur combat. Mais on admire surtout leurs personnalités. A travers le récit de ces correspondances, ce journal intime, qui n’est pas sans rappeler celui d’une autre Anne, ce sont les petites réflexions, les traits de caractères qui nous frappent et nous envoûtent. La délicatesse de Lydia, sa sensibilité, la vivacité et l’insoumission d’Anna… Et les remarques toutes simples, comme des inclusions sur le quotidien, qui rendent la pièce si juste.

Le titre de la pièce est d’ailleurs subtilement choisi, car il opère d’un état de fait : la puissance d’une personnalité, et donc la question de sa transmission, ne se fait pas tant par la traduction de son combat, mais par ce qui forge son moi dans son essence la plus intime. Anna Akhmatova nous transporte dans sa vie, ses souffrances et ses petites joies furtives, sa force et ce à travers ses torts, ses défauts, les petites choses si simples qui font d’un quotidien banal un quotidien unique. 

En somme, la maison de Métallos nous présente un fragment de deux vies, de façon touchante, délicate et réflexive ; réflexion sur notre propre engagement mais aussi sur la poésie, sur l’amitié, sur le quotidien. Des sujets finalement rares et pourtant essentiels, traités avec retenue et justesse. Une pièce originale et fine, qui mérite le détour : dépêchez-vous, le spectacle se tient jusqu’à la fin de la semaine.

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Deux Ampoules sur Cinq mis en scène par Isabelle Lafon
Librement inspiré des notes de Lydia Tchoukovskaïa sur Anna Akhmatova
Avec Johanna Korthals Altes et Isabelle Lafon

Maison des Métallos – @MaisonMetallos
Du 15 au 27 septembre 2015

Réservation conseillée
Du mardi au vendredi à 20h, samedi 19h, dimanche 16h.
Tarif : 5 à 14 euros. 

Durée : 1h15. 

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