Splendeurs et misères au musée d’Orsay

« Splendeurs et misères ». Un titre plutôt accrocheur pour quiconque a lu Balzac. Pour les autres, le sous-titre de l’exposition ne laisse plus de place au mystère : c’est bien de prostitution qu’il s’agit. Soyons honnêtes, la proposition est alléchante. Après le tollé suscité par l’exposition de l’automne dernier sur Sade, le musée d’Orsay semble vouloir persévérer dans la veine subversive et provocante.

Néanmoins, le résultat n’est pas à la hauteur de la promesse. Des œuvres sublimes, certes, sont présentées. Beaucoup peuvent être admirées à Orsay habituellement mais certaines d’entre elles valent le détour – le Bal masqué à l’Opéra de Manet, par exemple, conservé à la National Gallery de Washington, mérite à lui seul que l’on se déplace. Le propos de l’exposition est intéressant, et, à défaut d’être réellement construit, instructif.

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Le parcours est thématique, on peut ainsi découvrir d’abord la prostitution de rue et à l’opéra, puis l’atmosphère des maisons closes ; ensuite, nous sont présentées celles que l’on désigne communément sous le terme de courtisanes et enfin, le rapport avec la modernité est évoqué.

Si cette organisation permet d’appréhender le caractère multiforme de la prostitution au XIXe siècle, on peut lui reprocher de manquer de fil conducteur. La première partie traine en longueur en présentant des œuvres d’intérêt mineur pour le propos de l’exposition et la question se pose quand même trop souvent de savoir si c’est bien une prostituée qui est représentée. L’idée, bonne à la base, de nous faire pénétrer dans l’ambiance du Paris « capitale des plaisirs » par ces premières salles dédiées à la prostitution hors des maisons closes est desservie par la longueur interminable de l’exposition qui nous fait regretter d’avoir lu, avec l’enthousiasme caractérisant le visiteur curieux, tous les cartels des premières salles.

Henri de Toulouse-Lautrec, Les Deux amies, 1892. Huile sur carton, 62,9 x 81 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / Malcom Varon

Henri de Toulouse-Lautrec,
Les Deux amies, 1892.
Huile sur carton, 62,9 x 81 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art
© The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN-Grand Palais / Malcom Varon

Le plus intéressant dans cette exposition est, à mes yeux, son évocation, malheureusement trop fugace, de ce que l’on peut appeler « l’envers du décor ». Les œuvres de Toulouse-Lautrec représentant les maisons closes en dehors des heures de visite des clients, c’est-à-dire décrivant le quotidien de ces prostituées, sont en ce sens fabuleuses car elles proposent un véritable questionnement – un des seuls de l’exposition – sur ce que sont ces femmes derrière les prostituées. J’ai été subjuguée par Rousse, que j’ai pourtant déjà vue dans le musée, mais qui, ici, prend une toute autre dimension et véritablement, se révèle. Dans une démarche similaire, il est intéressant de découvrir dans l’Etoile de Degas un « bienfaiteur » caché dans l’ombre…

La deuxième partie de l’exposition prend un peu d’ampleur grâce à l’intégration d’objets d’art, de mobilier et de sculptures. Certaines salles sont indéniablement sublimes d’un point de vue esthétique, notamment celle où la Femme piquée par un serpent de Clésinger est encadrée par quatre chefs-d’œuvre – entre autres l’Olympia de Manet et la Perle et la vague de Baudry – ou encore la salle réunissant les portraits en pied des plus grandes courtisanes de l’époque autour de la chaise du Prince de Galles.

Louis Anquetin, Femme sur les Champs-Elysées la nuit, 1891. Huile sur toile, 83,2 x 100 cm. Amsterdam, Van Gogh Museum. © Van Gogh Museum, Amsterdam (purchased with the support from the BankGiro Lottery and the Rembrandt Association)

Louis Anquetin, Femme sur les Champs-Elysées la nuit, 1891.
Huile sur toile, 83,2 x 100 cm. Amsterdam, Van Gogh Museum.
© Van Gogh Museum, Amsterdam (purchased with the support from the BankGiro Lottery and the Rembrandt
Association)

Certains détails apportent du piquant à cette exposition un peu trop bien pensante par certains aspects : un « pique-couille », des cartes de visites ou encore des préservatifs, qui contribuent à donner un aspect concret et presque sociologique à ce panorama ambitieux. Pour ce qui est des deux salles « interdites aux moins de 18 ans », que dire si ce n’est qu’on a l’impression d’être pris pour un benêt? Le propos sur le lien entre la naissance de la photographie et le développement d’images pornographiques est très intéressant et a tout à fait sa place dans l’expo ; mais est-ce vraiment nécessaire de nous bombarder de tant d’images presque identiques, dans des salles étroites et à la scénographie grandiloquente, qui semblent simplement être là pour nous dire « au musée d’Orsay on ose des choses choquantes, vous avez vu ? » ? Personnellement, à part pour faire le buzz, je ne pense pas.

Edouard Manet, Bal masqué à l'Opéra, 1873 Huile sur toile, H. 59,1 ; L. 72,5 cm. Washington, National Gallery of Art © Courtesy The National Gallery of Art, Washington

Edouard Manet, Bal masqué à l’Opéra, 1873
Huile sur toile, H. 59,1 ; L. 72,5 cm. Washington, National Gallery of Art
© Courtesy The National Gallery of Art, Washington

C’est, globalement, le problème de cette exposition. L’idée était intéressante, les œuvres belles, le point de vue sociologique enthousiasmant. Mais où est passée l’ambition présentée dans l’introduction de questionner la condition féminine à travers la prostitution? Au final, cette néanmoins très belle expo par la qualité de ses oeuvres manque de consistance car elle s’est attachée à créer le buzz au détriment des perspectives réelles qui s’offraient à elle. On lui reproche son manque de parti-pris car, oui, quand on veut faire une exposition subversive qui se veut choquante et impertinente, la neutralité ne peut pas être tenue jusqu’au bout. On aurait apprécié, par exemple, en guise de conclusion, une allusion à la situation et à la place actuelle de la prostitution en France, et que l’abolitionnisme ne soit pas évoqué comme unique réponse, merci bien.

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