2 a.m. at The Cat’s Pajamas, un club de jazz en plein hiver

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© Louise Ganesco Deglin – JBMT

Madeleine a neuf ans, pour encore deux jours. Madeleine pourrait être attachante, mais la plupart du temps, elle est odieuse. Reine de son propre monde, celui de la scène improvisée sur son parquet, face à son miroir, elle aime à piétiner les bons sentiments. Si cette petite peste a pu rebuter nombre de lecteurs, gênés face à cette antithèse de la Cendrillon, c’est au contraire cet aspect qui m’a séduite dans le roman de Marie-Hélène Bertino. 

Madeleine n’a pas d’amis : ce n’est pas une grâce fragile en elle que les CM2 auraient repérée et qu’ils mépriseraient. Ni un talent inné qui la propulserait vers les étoiles, même si elle le possède bel et bien. Madeleine n’a pas d’amis parce que c’est une chieuse.

La petite fille fonce tête baissée dans ses projets, toute ambitieuse et confiante qu’elle est. Sans se complaire un moindre instant dans les injustices dont elle peut faire l’objet, elle affronte ses propres travers avec une maturité presque brusque.

Le père de notre jeune teigne ne sort plus de sa chambre depuis la mort de sa mère, cette danseuse que tous admiraient et toutes redoutaient. C’est cette dernière qui a transmis à Madeleine ses deux points d’ancrage : une passion incommensurable pour le chant, et une « boîte à recettes » contenant toute sorte d’astuces et de lignes de conduite pour réussir dans la vie, dans laquelle notre jeune protagoniste pioche en période de désarroi. Comment vérifier le niveau d’huile dans une voiture. Comment parler d’un livre que l’on n’a pas lu. Comment lutter contre un coup de blues.

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© The Desert Bibliophile

Autour de la jeune Madeleine gravitent des individus en tout aussi mauvais état de fonctionnement – un peu cassés, comme elle, par les épreuves quotidiennes qui s’accumulent imperceptiblement mais inéluctablement. L’argent, l’amour, l’amour et l’argent, quelque chose manque toujours à l’appel. Quel que soit l’âge, le sexe ou la condition des personnages, ils nous apparaissent toujours un peu froids, délaissés et égarés.

Ils n’expriment qu’une infime partie de leurs pensées, bloqués qu’ils sont lors des interactions avec leur père, fils, amant ou supérieur. Et pour autant, il y a une certaine poésie dans cet embarras permanent et ces imperfections récurrentes, lorsque ces maladresses deviennent un langage à part entière. Comme si le plus parlant résidait dans le non-dit. Alors si chacun a perdu sa bataille, l’issue de la guerre n’est pas encore déterminée, et tous vont lutter à leur façon pour tenter de réparer leur pièce défaillante.

La chanson est terminée. Dans son cahier à flamant rose, Madeleine écrit Blossom’s Blues à côté de Chant. L’impro n’était pas tout à fait juste, mais elle avait de l’âme. Elle s’octroie un 13.

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C’est le Cat’s Pajama, lieu de déboires et d’Histoire, qui va accueillir tout ce petit monde la veille de Noël. Un titre intriguant qui renvoie à un génial félin ronronnant, mais principalement à un musicien de jazz (a cat). Le « Pyjama du chat » n’en demeure pas moins un nom relativement incongru pour un club de jazz, quoi qu’il évoque les nuits entières passées en son sein, son personnel étant totalement fauché et condamné à loger dans l’arrière-salle.

The Cat’s Pajamas prend ainsi la forme d’un lieu en délabrement croissant, où la débauche, la passion débordante pour la musique et l’insouciance d’une jeunesse qui n’a plus rien d’éternel entre en collision avec une réalité froide et crue, celle des responsabilités et des autres. Tout ce bouillonnement est relaté par l’auteure dans un style contemporain, presque lapidaire ; les chapitres peuvent se résumer à un paragraphe, chacun étant propre à un protagoniste : ce carrousel des points de vue nous donnerait presque le tournis. Un véritable ovni littéraire.

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2 A.M. at The Cat’s Pajamas / 2 heures du matin à Richmond Street
par Marie-Hélène Bertino (2014)

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