Dans les affres de la société contemporaine avec Nobody

Nobody pourrait se décrire grossièrement comme un travelling géant de la vie du bureau. Il suit Jean Personne, employé-outil-machine-bourreau et victime, plus synthétiquement, consultant en restructuration d’entreprise. Jean Personne évince, rature, efface les plus faibles, ceux qui risqueraient de nuire à l’efficacité. Il note, juge, évalue, et perd pied devant nous, qui assistons à une critique glaçante d’un système sournois qui infiltre toutes les structures, jusqu’aux plus intimes.


Le tour de force de Nobody réside dans sa forme hybride, qui rend toute la violence du propos : la performance filmique. 
Une charte de création, créée pour ce genre nouveau, avertit le public : les images sont filmées, montées, et réalisées en temps réel sous les yeux du public, tout comme les musiques et les sons. Sur scène, une boite géante contient le décor, qui illustre magistralement le paradoxe du propos : un open-space, que l’on aura tôt fait de comparer à un aquarium dans lequel on se noie, à un vivarium dans lequel on étouffe. Au-dessus de ce décor plus vrai que nature, un écran, qui retransmet en direct les images filmées par les deux cameramen qui évoluent tels des danseurs au milieu des 17 comédiens sur scène. Tous deux habillés de noir, se mouvant avec élégance et légèreté, ils semblent aériens au milieu d’un monde plus terre à terre que jamais. Un dispositif aussi innovant qu’asphyxiant qui nous embarque dans un plan séquence d’1h30 à nous glacer le sang.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Cyril Teste et le collectif MxM* ont atteint avec ce spectacle le résultat magistral de 15 longues années de recherche autour des nouvelles technologies, qu’ils veulent non pas simples supports du propos, mais « constitutives du processus de création ». Nobody semble incarner l’accord parfait entre le fond et la forme, lorsque le propos et le processus, indissociables, semblent enclencher une machine infernale qui ébranle directement le spectateur, tout entier engagé. Le présent, sous nos yeux, joué-filmé-retransmis, semble plus dense que jamais, pour ce spectacle mi-documentaire mi-fiction qui se joue de nos sens. C’est un mode de représentation à part entière, qui se situe entre le cinéma « qui scelle le temps » et le théâtre, « le temps présent » par essence, comme l’explique Cyril Teste. Il s’agit d’inventer une nouvelle grammaire, servie par de nouveaux outils qui permettent d’écrire (et de ressentir) autrement.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Nobody nous questionne, il nous parle du quotidien, de la perte de soi, de l’engloutissement de l’être, de la disparition, de l’effacement… de quoi ? De tout. De la vie privée, de l’amour, de l’identité, du sens. De ce glissement vers la vacuité, au profit de l’efficacité. 

La prose à la fois creuse et contestataire de Falk Ritcher, à qui Cyril Teste emprunte le texte qu’il remanie avec brio, nous inonde de benchmark, brainstorming, deadline et personal effectivness, à coup de phrase chocs, vides et porteuses de sens tout à la fois, telle la flamboyante ouverture du boss qui incite avec enthousiasme à « considérer le marché comme son partenaire et son ami le plus proche ».

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Les Inrocks parlent d’une « soirée en apnée », le Figaro d’une « démonstration cinglante », Télérama d’un « huit clos violent », Libération d’une « performance minutée et anxiogène ». C’est bien cette cruauté du monde du travail que l’on reçoit de façon brutale, cynique, glaçante. Une noirceur qui n’est pourtant pas dénuée d’humour, comme le revendique Cyril Teste qui dit dépeindre les failles de ces personnages déviants, mais humains.

À « l’art pour contrer le dessèchement intérieur qui pourrait être nuisible au boulot », dépeint ironiquement dans la pièce, Nobody oppose un art engagé, en prise avec les questions de notre temps, celles de l’intime et du politique, celle de nous tous et de tout un chacun. À ce titre, Nobody s’inscrit dans la lignée d’un théâtre contestataire qui porte un regard critique sur la société qui l’entoure, celle de l’ascension du monde néolibéral, dont l’entreprise porterait tout à la fois les stigmates et la lourde responsabilité.

© Simon Gosselin

© Simon Gosselin

Nobody ne l’afflige pas pourtant de tous les maux en affichant sa volonté de ne pas se placer « en dehors » : ce n’est pas « un théâtre qui regarderait le monde d’en haut », nous dit le metteur en scène**. Le texte de Falk Richter se place à l’intérieur même du monde qu’il dénonce : c’est un mode immersif doublement incisif, dans le processus de création et dans la réception du spectateur, touché-coulé en même temps que les personnages.

Annaëlle Veyrard

Notes : 
* collectif fondé en 2000 par Cyril Teste, avec le créateur lumière Julien Blizzard et le compositeur Nihil Bordures.
** En ce sens, pour prolonger la réflexion, l’article paru dans Mouvement ouvre une très belle perspective sur la place de l’art aux prises avec les questions sociétales et politiques, retraçant et saluant l’histoire du théâtre contestataire, tout en regrettant que l’entreprise ne soit jamais épargnée de la critique sociale portée par l’art.

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NOBODY de Cyril Teste avec le Collectif MxM
Adaptation d’après les textes de Falk Richter traduit par Anne Monfort
avec le collectif d’acteurs LA CARTE BLANCHE.
Jusqu’au 21 novembre 2015 au théâtre de Monfort, puis au Centquatre-Paris dans le cadre du festival Temps d’Images du 8 au 13 décembre 2015.

En tournée en France jusqu’en Février 2016.
Infos & résa.

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