Que manque-t-il au tatouage pour devenir un art ? Revue du Mondial 2016

Le Mondial du Tatouage 2016, toujours sous la houlette de Tin-Tin s’achève et nous laisse une question en suspens : alors que l’événement s’inscrit dans la volonté d’ériger le tatouage comme un art, ce dernier est-il vraiment prêt pour passer le cap ? Réflexions et impressions sur l’art et la maîtrise de l’aiguille encrée, en direct de la Grande Halle de la Villette. 

© Yannis Letournel - JBMT

© Yannis Letournel – JBMT

En ce vendredi après-midi pluvieux, jour premier de l’exhibition, on ne se bouscule pas encore dans les allées de Notre Dame de la Villette – effet attentats nous dira-t-on, qui frappe encore durement tous les événements publics. Alors que le présentateur du concours de tatouage s’efforce de mettre un peu l’ambiance du haut de son estrade, badauds et passionnés arpentent les voies, flânant de stands en stands, observant les quelques courageux qui sont déjà étalés sur des brancards de fortune, voire à même le sol, aiguille dans l’épiderme, contorsionnés afin de parvenir à la position la plus adéquate pour tatouer n’importe quelle partie du corps dans un deux mètres carrés.

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La plupart d’ailleurs sont des habitués et semblent tout simplement prendre leur mal en patience avec une moue résignée, jouant sur leur téléphone ou regardant les passants qui les observent et les photographient. D’aucuns acceptent volontiers la pose alors que d’autres s’en détournent, concentrés sur le travail de l’artiste ou plongés dans d’autres sphères musicales. Parfois un curieux ballet s’instaure entre tatoueur et tatoué, dégageant une attirante complicité. En soi, rien de nouveau sous la coupole de fer et de verre de La Villette où le doux cliquetis des pointes électriques nous berce dès l’entrée. 

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Au détour des allées, observant les passants et les tatoueurs, prêtant attention aux stands de publicité ou de tatouages, on laisse libre cours à sa pensée. Ce qui est agréable, comme l’avait déjà souligné Ariane l’an dernier pour l’édition 2015, c’est que le tatouage continue à ne pas se prendre au sérieux. Même si le Mondial a pour but de revendiquer le statut d’art pour la discipline, l’ambiance reste bon enfant et ce grand chevelu tatoué de la tête aux pieds et aux allures de motard des années 70 vous incitera avec un grand sourire à emprunter les toilettes des hommes pour éviter la queue parce que « Oh, allez, c’est une convention tatouage, on s’en fiche ! ». Du haut de sa notoriété exponentielle, Tin-tin s’amuse avec un humour sarcastique sur la scène du jury. C’est finalement assez salvateur de voir que l’essence détachée et anti-conventionnelle du tatouage se conserve.

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Cependant, attention à la pente facile du marketing et du commercial ! S’il veut passer à l’état d’art pour le grand public, le tatouage va devoir éviter les écueils de la sur-commercialisation, tout en prenant une tournure peut-être plus professionnelle. A mes yeux, dans sa quête du Grâal, le Mondial glisse sur de dangereux flancs de montagne et s’éparpille un peu. Il faut dire que la navigation est difficile : pour être reconnu, il faut accéder à une notoriété qui passe d’abord par la connaissance – avant la reconnaissance. Et pour se faire connaître, il faut passer par une indispensable communication qui peut s’avérer sournoise. 

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Prenons un exemple : si les guitares Fender customisées par différents artistes tatoueurs reconnus comme Léa Nahon – interviewée par nos soins ici – sont très belles et semblent être en adéquation avec « l’esprit » du tatouage, la voiture Juke-Box flambant neuve affublée d’un dragon japonisant façon salon de l’auto était-elle vraiment indispensable ? Les dérives sont pernicieuses et faciles, il faut rester sur ses gardes et ne pas en vouloir trop trop vite ! A être trop gourmand et vouloir à n’importe quel prix atteindre la notoriété publique, on risque de perdre l’essence même de ce qui fait du tatouage un candidat éligible au rang d’art : le talent, l’inventivité, la créativité propre de ses artistes mais aussi la qualité de son travail, l’audace de sa réalisation.  

© Yannis Letournel - JBMT

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De la même façon, le choix d’un concours de tatouage est-il réellement judicieux ? Même si cela a un côté vendeur et attrayant pour animer la salle et chauffer le public, pourquoi ne pas célébrer la variété et le talent certain des artistes plutôt que d’immédiatement les mettre en concurrence ? De plus, les catégories qui sont déterminées par taille et non par style – qui sont pourtant foisonnants – ne rend pas hommage à l’inventivité et la rénovation qu’a connu le tatouage ces dernières années. Pourtant, c’est bien ça qui l’a ramené sur le devant de la scène au départ. 

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Le tatouage a aussi du mal à se défaire de certains de ses propres clichés et de ce qui le rend parfois vulgaire, dérange. Et par là, j’entends sa crudité et une espèce de machisme ambiant dont la preuve la plus criante est à chercher dans les stands de magazines dédiés au tatouage comme Tattoo Life : pourquoi faut-il que les couvertures soient uniquement constituées de jeunes femmes aux corps playboyiens à moitié – voire totalement – dénudées, aux positions aguicheuses et, accessoirement, recouvertes de tatouages dont on se soucie finalement guère ? Au secours, on est de retour au salon de l’auto. 

© Yannis Letournel - JBMT

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Un nombre trop conséquent de tatoueurs continuent de faire dans cette veine lourde et aguicheuse de tatouages trash, voire à la limite de la pornographie. Le tatouage reste ancré dans un univers très masculin et parfois encore assez sexiste, pourtant on sait qu’il vaut mieux que ça ! Enfin on se demandera où sont les tatoueuses ? Le genre féminin, présent pourtant dans la discipline, paraît bien peu représenté au fil des allées ! Si elles sont souvent présentes dans les ateliers pour présenter ou aider, c’est bien souvent le tatoueur qui officie à l’aiguille et les femmes restent en minorité ; et ça se voit.  

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Enfin, notre dernière remarque va peut-être à la diversité. La créativité et l’innovation du tatouage que nous vivons depuis quelques années n’est pas assez représentée ! Dans une manifestation qui prône l’art donc l’invention, la variabilité de ses artistes, l’écrasante majorité des styles japonisant, hyper-réaliste et old-school se fait lourdement sentir. Il faut chercher les petites perles qui pratiquent les dernières innovations ou un style très personnel, le tatouage réellement moderne, la veine abstraite entre autres. De la même façon, les quelques tendances in se répètent : les animaux semi-géométriques, les aquarellés… Il est difficile d’être original, mais cette originalité devrait être plus mise en valeur ; les grandes nouveautés devraient représenter le clou de l’exposition car ce sont elles qui montrent réellement en quoi le tatouage a les tripes pour prétendre au statut d’art, ce sont les armes les plus efficaces qu’il a pour se défendre. 

© Yannis Letournel - JBMT

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Allez Mondial, encore un tout petit effort ! Malgré quelques tendances qui peuvent paraître à la dérive, le Mondial de Tin-Tin reste le meilleur moyen de faire connaître la discipline et donner une image nouvelle du monde du tattoo. Il faut l’exploiter, et dans le bon sens ! Errer dans les Halles de la Villette est un véritable moment agréable et stimulant, d’échanges et d’ouverture. On voit la création en train de se faire, on découvre des oeuvres magnifiques, on admire le talent des travailleurs de l’aiguille, on est charmé par le talent et la beauté de certaines pièces maîtresses, même dans des styles qui nous sont étrangers au départ. On peut constater également le vrai professionalisme, l’application, la ténacité mise en oeuvre par les artistes tatoueurs pour donner le meilleur d’eux-mêmes dans chaque projet, pour créer un lien entre tatoueur et tatoué, participer à une réelle symbiose. Enfin, c’est l’occasion rêvée de faire de réelles découvertes de talents incroyables – on vous révèle bientôt nos coups de coeur ! 

Pour ceux qui en sont déjà fada, le Mondial a la douce saveur d’un moment en famille et pour les novices c’est l’occasion de se défaire de certains de ses clichés et découvrir un monde créatif et culotté, bourré de talent prometteur, plus accueillant qu’on ne le dit, et plus appliqué qu’on ne veut le faire croire. Le tatouage on l’espère, a encore de beaux jours devant lui. 

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Mondial du Tatouage
Grande Halle de La Villette
4, 5 et 6 mars 2016
Facebook – @mondialtatouage

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