Le Regard de Nana

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Edouard Manet, Nana (1877)
Huile sur toile
Hambourg, Hamburger Kunsthalle

Lorsque Manet peint Nana, le roman de Zola n’est pas encore publié (il ne le sera qu’en 1880), et pourtant la femme qui se tient debout, au centre du tableau, pourrait tout à fait correspondre à l’héroïne du roman. Interrompue dans sa toilette, Nana, courtisane sulfureuse et ardemment désirée par tous les hommes, nous regarde d’un œil qui transmet toute son assurance, son arrogance peut-être, alors qu’elle est représentée sans pudeur vêtue de ses précieux dessous, dans un intérieur intime. Elle nous regarde, ignorant (pour un moment seulement), son reflet dans le miroir ovale placé devant elle. Ses gestes sont suspendus : la houppe de cygne couverte de poudre de riz dont elle s’apprête à recouvrir son visage dans une nuée blanche, tandis qu’elle avance le bâton de rouge qu’elle tient dans sa main gauche, vers ses lèvres déjà colorées. Elle tient ses instruments de manière précieuse, qui révèle son talent de comédienne. Car c’est bien un rôle que joue Nana, de façon admirable et avec une réelle aisance, il faut l’avouer : celle de la Parisienne, figure mythique qui apparait au XIXe siècle, fascinant autant les hommes que les femmes, qui cherchent à l’imiter.

Corset en satin de soie, France, c. 1880 ©The Kyoto Costume Institute, photo by Takashi Hatakeyama

Corset en satin de soie, France, c. 1880 ©The Kyoto Costume Institute, photo by Takashi Hatakeyama

Malgré ses origines modestes (Nana est la fille de Gervaise, l’héroïne de l’Assommoir), Nana porte quelques bijoux, qui bien que discrets, contribuent encore à mettre en valeur son visage et son haut du corps, à moitié nu : un précieux diadème maintenu dans ses cheveux blonds vénitiens qu’elle a montés en chignon, des gemmes aux oreilles, une riche bague à l’annulaire et un anneau doré sur son poignet blanc. C’est la blancheur laiteuse qui enveloppe son corps tout entier qui devait la rendre si désirable. Ses bras blancs, à la chair pleine et ferme, émergent des voilettes du corset. Celui-ci, par son laçage serré, permet une cambrure exagérée, des reins abusivement creusés. Cette silhouette en S était particulièrement appréciée car elle incarnait l’excellence du modèle de beauté féminine autant que sa fragilité, dans la société de la Troisième République. La cambrure de la femme faciliterait la prise des bras de l’homme autour d’elle, que ce soit dans le cas d’un élan d’amour ou pendant la valse.

Devant le miroir, Edouard Manet, 1876,  Solomon R. Guggenheim Museum, New York

Devant le miroir, Edouard Manet, 1876, Solomon R. Guggenheim Museum, New York

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Sous ce corset, de facture probablement raffinée (il pourrait s’agir d’un cadeau de cet amant impatient assis sur le divan), Nana porte un jupon de batiste, volanté dans sa partie basse, et arrivant sous les genoux. Ses jambes, cambrées par leur mollet raffermis, sont couvertes par des bas de soie brochés sur le coup de pied, des mules à talon haut surélèvent l’ensemble en accentuant la cambrure tant désirée. Ils lui donnent un profil élancé, ralentissent et fragilisent sa démarche, ce qui la rend si attrayante aux regards des hommes qui cherchent à l’attraper. Ainsi Nana, telle une « mouche à miel »[1], attise le regard de cet amant qui s’est déjà rhabillé (ce qui est plus probable que le contraire, puisqu’un homme se découvre toujours en présence d’une femme), et semble attendre cette courtisane qui prolonge le plaisir d’être regardée, à la fois par ce dernier et par le peintre, et finalement nous-même.

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Cette scène qui relève de l’intime (une femme à sa toilette), semble une spectacularisation de la chair et du « nu », comme le sont les bals ou les revues du Moulin Rouge à la même époque. En cette fin de siècle émerge une présence nouvelle du corps, auparavant caché sous les volants, les larges jupes, les étoffes, ainsi qu’une liberté plus grande accordée au désir : la femme, toujours subordonnée à l’homme en ce qu’elle ne peut vivre sans lui, devient un objet mystérieux de ce désir, échappant à ses tuteurs par les artifices dont elle se sert pour les subordonner à leur tour. Ce sont des hommes qui, tels celui qui est assis ici, tronqué par le bord du tableau car de moindre importance face à la Vénus présentée là, dilapident leur richesse pour combler de cadeaux ces créatures qu’ils vénèrent, en même temps qu’ils craignent.

Clémentine Marcelli

[1] Emile Zola, Nana. 1880.

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