Art, histoire et société : Jane Poupelet au service des gueules cassées

63021225Elle était l’une des rares femmes à faire partie du cercle des sculpteurs Maillol, Giacometti et Bourdelle au début du XXe siècle ; elle se distinguait par sa virtuosité quand il s’agissait de traiter le corps féminin ou animal tout en courbes pleines et épurées. Le talent de Jane Poupelet n’avait d’égal que son courage : de 1918 à 1920, elle a pris le parti de mettre son art au service des mutilés de la première Guerre Mondiale, une façon de dénoncer les horreurs du conflit tout en assistant concrètement les « gueules cassées », à qui il manquait une mâchoire, un œil, un nez. 

Grossièrement raccommodés par les chirurgies reconstructives de l’époque, ces hommes affichaient implacablement les séquelles de leur traumatisme, tant psychologique que physique. Ils révulsaient bien souvent la population, fantômes ambulants qu’ils étaient, rappels d’une période que l’on préférait tenter d’oublier.

Jane Poupelet rejoint donc à la fin de la guerre le « Studio for Portrait Mask », un atelier parisien où collaboraient les sculpteurs Francis Derwent Wood et Anna Ladd sous l’égide de la Croix Rouge américaine. Cette entreprise consistait à recréer, à mi-chemin entre le moulage médical et la composition artistique, le visage des blessés par des masques occultant la zone mutilée. Ces postiches, réalisés premièrement en plâtre, étaient galvanisés de cuivre puis recouverts d’une peinture émaillée devant simuler la carnation du soldat. Une tâche bien ardue, au vu des techniques encore primaires de l’époque et de la grande attention que demandait la réalisation d’un seul masque (environ un mois de travail acharné pour une seule prothèse).

Il serait bien candide de penser que les quelques deux cents « gueules cassées » ayant bénéficié des soins du Studio for Portrait Mask ont pu recouvrer de cette façon visage et quotidien d’avant-guerre : la couche de cuivre des masques étant très fine et la peinture émaillée peu résistante, leur durée de vie ne dépassait généralement pas quelques années. Aussi, ces caches ne pouvaient que singer l’épiderme, mais en aucun cas redonner vie à une ossature broyée ; les expressions des hommes s’en retrouvaient macabrement figées.

Le bien-fondé de cette opération pourrait même être remis en question : elle revenait finalement à cacher des blessures que la population aurait dû apprendre à regarder en face ; elle incitait les victimes à arborer une peau de métal, comme un fardeau de plus sur leurs épaules déjà violemment secouées.

masqueCependant, il demeure indéniable que l’initiative du Studio for Portrait Mask a témoigné d’une grande considération envers des individus que beaucoup d’autres auraient préféré glisser sous un tapis. Elle a activement participé à la réinsertion sociale de certains soldats, qui se sont par la suite confiés à Anna Ladd ; l’un d’entre eux lui écrit ainsi : « Grâce à vous, je vais avoir un foyer », ou « La femme que j’aime ne me trouve plus répugnant, comme elle avait le droit de le penser »Bien qu’éphémère et quelque peu idéaliste, la tentative de remodelage facial des « gueules cassées » par des sculpteurs au sein de la capitale française demande notre respect et notre attention. Elle est la preuve que chacun peut contribuer à faire changer les choses.

La jeune sculptrice française avait donc bien compris que l’art a la capacité de jouer un rôle actif dans la société ; qu’il est là pour dénoncer, pour émouvoir, mais aussi pour panser des plaies, au sens propre comme figuré. Il y a bientôt cent ans, Jane Poupelet, tout comme ses collaborateurs, choisissait d’intégrer l’art à la réalité. A l’Histoire.

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