« Les Nègres » à travers le prisme coloré de Bob Wilson

JBMT s’est rendu à la dernière mise en scène de Robert Wilson au Théâtre de l’Odéon et a beaucoup aimé ! Le grand Bob s’attaque à une pièce passionnante : « Les Nègres », de Jean Genet et c’est osé, puissant, décalé, émouvant, et même festif. Bref, un spectacle qui mérite que vous sautiez sur les dernières places. 

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Les Nègres – Théâtre de l’Odéon- 2014

Attardons nous d’abord sur la pièce de Genet. Texte incroyable et potentiellement scandaleux, on y retrouve les dadas de l’auteur : symbolique du meurtre et de l’amour, relations sociales pyramidales et esclavage, mise en abîme, jeux de rôles et mascarades : c’est la comédie tragique des apparences qui se joue dans ce méli-mélo de noirs, blancs, faux-blancs et vrais-noirs, avec apostrophe effrontée en direction du public qui est, de force, partie prenante de la pièce. On nous parle de race, on nous parle de crasse, on nous parle de jeux malsains et de suicide, mais aussi d’amour, de douceur, de sentiment.  Tant de paradoxes, l’écriture est un bijou.

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© Lucie Jansch

Ces Nègres, ils nous content une histoire déroutante, véhémente et provocatrice. Un enjeu à la taille du metteur en scène américain, qui se saisit du problème a bras le corps. Et ça donne un truc esthétisant et électrique comme le néon du cercueil, inquiétant et sombre comme du cirage, emmêlé et poétique, comme le fil lumineux qui entrave la scène tel un barbelé. Les touches de mise en scène qui lui sont chères n’y échappent pas ; on retrouve la scène suspendue, les effets de lumières dans cette pénombre permanente et signifiante, les masques blancs de la tribune, qui d’en bas, font penser aux masques de la fête des morts du Mexique. 

Mais si le trait personnel de Wilson est indéniable, on retrouve cependant la patte de Genet transcrite avec beaucoup de fidélité : le texte est intact, beaucoup des directives sont bel et bien respectées. Wilson adapte, met à sa sauce, mais ne transgresse pas en soi ni l’esprit ni la forme de la pièce. Des menuets classiques de la mise en scène originale par Roger Blin, on passe à un air de jazz enjoué qui ajoute à ce mélange de mort et d’euphorie : ça fait aussi du bien.

La performance splendide des acteurs est à noter : quelle présence et quelle diction parfaite ! Ces corps et voix qui s’entremêlent et se détachent sur le fond sombre ont une harmonie parfaite, et chacun d’entre eux rivalise d’expressivité (mention spéciale tout de même à Daphné Biiga Nwanak, dans le rôle de Neige, délicieusement ahurissante). Une véritable fresque noire de comédiens qui se dévoilent avec brio – mais où se cachent-ils donc d’ordinaire ? Notre théâtre est si pâle… 

Je ne sais pas si vous êtes belle, mais vous êtes l’Afrique, ô Nuit monumentale, et je vous hais.

On peut cependant faire deux critiques majeures à la pièce : la principale concerne la première scène, un ajout muet malheureusement raté, qui ne fait pas sens à ce stade de la représentation – du moins pour qui ne connait pas la pièce -, et alourdit l’ensemble. Infiniment longue, elle contribue plus à l’inquiétude du spectateur quant à la suite qu’autre chose. C’est dommage, il y avait de l’idée. Cette déception sera cependant compensée par une très jolie et très touchante scène finale, entre les amoureux Village (Gaël Kamilindi) et Vertu (Kayije Kagame), dans laquelle on se laisse aisément bercer par les acteurs. Patience donc. 

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© Lucie Jansch

L’autre défaut provient d’une certaine inadéquation entre un texte très littéraire comme celui de Genet et le genre de théâtre très exubérant que propose Robert Wilson, ce qui met en péril la réelle compréhension des tenants et aboutissants de la pièce. On sait que Robert Wilson excelle dans les mises en scène de théâtre absurde, par exemple The Old Woman, reprise par le Théâtre de la Ville l’an passé, une réussite absolue, mais ici, Robert Wilson s’attaque à un texte déjà complexe, et il semble oublier quelque peu qu’une représentation comme celle-ci peut freiner l’intelligibilité des péripéties pour le spectateur. On reste donc un peu sur sa faim devant une pièce qui nous a paru très intéressante, mais dont, finalement, on n’a pas bien tout compris. 

Enfin, pour remédier à ça, il vous suffira de lire l’incroyable fable de Jean Genet.

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Les Nègres de Jean Genet
mise en scène par Robert Wilson
au Théâtre de l’Odéon jusqu’au 21 novembre.
Durée : 1h40
Infos et réservation : ici.
News de Robert Wilson : par là.

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