Sourde ivresse à l’Odéon

La mélancolie s’invite à l’Odéon avec le nouveau spectacle de Luc Bondy, qui reprend la pièce d’Anton Tchekhov, Ivanov, écrite en 1887. Malgré quelques lenteurs, l’esprit de Tchekhov est retranscrit avec brio, et le metteur en scène signe là une représentation fidèle, éclairée et lourde de sens, qui amène au questionnement sur soi.

Photo de répétition : Ivanov © Thierry Depagne

Photo de répétition : Ivanov © Thierry Depagne

Ivanov est un homme marié, chef d’entreprise brillant qui fut fortuné et adoré de sa femme. Il a donc tout ce qu’on peut envier d’un homme. Mais il ne se complait pas dans cette chance, et se sent la victime d’une lourde ankylose, reflet d’un dégoût de la vie qu’on appellerait maintenant dépression. A ses côtés, qui l’accompagnent dans cette obscure léthargie, on trouve un parent a l’alcool triste, un perfide coureur de jupons et deux femmes, qui seront le centre de l’intrigue : l’amante, jeune fille candide qui a soif de savoir, soif de partir, mais est tiraillée par cet amour destructeur ; et l’épouse, qui se meurt à petit feu de l’abandon de son mari, symbolisé par la tuberculose qui la ronge de l’intérieur. 

Le reste des personnages nous immergent dans la lente mais sûre décadence de la société petite bourgeoise de cette Russie profonde du XIXe siècle. Gras, saouls, antisémites, avares, c’est un étalage de l’enlisement général d’une caste qui se morfond et se perd dans ses propres valeurs, au détriment de toute morale. L’alcool ne suffit plus à cacher la misère, le désarroi, la vicissitude de ces soirées préconçues, dont l’issue n’a plus de secret pour personne. 

Sans fioritures dans la mise en scène de Richard Peduzzi, l’ambiance est créée principalement par des détails de décor, de mobilier, d’accessoires, le tout englobé dans une lumière jaune, à la fois douce et sombre. L’ombre filiforme de Micha Lescot, qui interprète Ivanov, archétype de l’anti-héros, et le fouillis malléable de ses comparses toujours plus quémandeurs, évoluent tout en lenteur dans la fumée sournoise des cigarettes. La troupe recréée à merveille l’ambiance malsaine et vernaculaire de ces soirs de fête sans réelle joie.

Chantal Neuwirth, photo de répétition : Ivanov © Thierry Depagne

Chantal Neuwirth, photo de répétition : Ivanov © Thierry Depagne

Le fil ténu de l’intrigue est cette lourdeur, cette tension qui n’explose jamais, véritable catalepsie menée de main de maître par Luc Bondy qui instaure une atmosphère étouffante comme la torpeur qui précède l’orage. 

Mais la pièce traîne en longueur, le personnage d’Ivanov devient proprement insupportable, plus encore qu’il n’est censé l’être, et nous donne une furieuse envie d’aller lui secouer le poirier sur scène. Bien sûr, l’absence de dynamisme est inhérente à la pièce, froide et mélancolique, comme l’est beaucoup le théâtre de l’auteur russe ; mais dans une représentation qui dépasse les trois heures, on aurait aimé que l’interprétation prenne plus d’ampleur, et on a un personnage qui se traîne, parfois à quatre pattes, d’un côté à l’autre de l’estrade. Cet agacement en filigrane nous gâche un petit peu le plaisir, d’une mise en scène maîtrisée et incisive, sous tendue par une troupe de très bons comédiens, rodés et efficaces. 

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Ivanov d’Anton Tchekhov
mis en scène par Luc Bondy au Théâtre de l’Odéon (6e)
Durée : 3h20 avec entracte
Reprise du 7 avril au 3 mai 2015 
Infos et résa : Odéon – Théâtre de l’Europe
Facebook – @TheatreOdeon 

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